Analyse détaillée du rôle de VPLP, Guillaume Verdier et Juan Kouyoumdjian dans l’architecture navale moderne, entre performance, stabilité et conception pilotée par les données.
L’architecture navale contemporaine n’est plus guidée par l’intuition seule. Elle repose sur des modèles numériques, des retours d’expérience mesurés et une compréhension fine des compromis entre vitesse, stabilité et sécurité. Trois acteurs incarnent cette évolution. VPLP, agence française, a structuré une approche industrielle de la performance, du multicoque océanique aux projets à foils. Guillaume Verdier a imposé une vision radicale, centrée sur l’optimisation extrême, l’intégration des foils et la maîtrise des charges. Juan Kouyoumdjian a introduit une méthode rigoureuse, issue de l’ingénierie aéronautique, fondée sur la modélisation et l’analyse fine des flux. Leurs travaux ont profondément transformé la conception des monocoques de course, des multicoques de haute mer et, par ricochet, des yachts performants.
Le rôle des architectes navals dans la transformation du design
L’architecte naval est au cœur des décisions structurantes d’un bateau. Il arbitre entre performance, sécurité, stabilité et usage réel. Depuis vingt ans, le métier s’est profondément transformé. Les logiciels de calcul de structures, la dynamique des fluides numérique et l’instrumentation embarquée ont déplacé le centre de gravité du design.
Un voilier de course moderne génère aujourd’hui plusieurs milliers de points de données par heure. Vitesse, angle de gîte, accélérations, charges dans les appendices, pression sur les voiles. Ces données alimentent les cycles de conception suivants. Le design n’est plus figé. Il évolue en permanence.
Cette approche a permis des gains mesurables. En classe IMOCA, les vitesses moyennes sur 24 heures sont passées d’environ 15 nœuds au début des années 2000 à plus de 22 nœuds sur les dernières générations. Cette progression ne vient pas d’un facteur unique, mais d’une accumulation d’optimisations structurelles, hydrodynamiques et aérodynamiques.
L’approche de VPLP entre vision globale et industrialisation
VPLP s’est imposé comme l’un des bureaux d’architecture navale les plus influents au monde. Leur force réside dans une capacité à travailler sur des programmes très différents, tout en conservant une méthodologie cohérente.
Une culture du multicoque et de la stabilité
Le multicoque est au centre de l’ADN de VPLP. Sur ces plateformes, la stabilité transversale est naturellement élevée, mais la gestion des charges devient critique. À 30 nœuds, un trimaran de course subit des efforts longitudinaux et verticaux considérables.
Les ingénieurs de VPLP travaillent sur des modèles structurels capables de simuler des charges dépassant 20 tonnes sur les bras de liaison. Les marges de sécurité sont calculées avec précision, car chaque kilogramme économisé améliore directement les performances.
L’intégration raisonnée des foils
VPLP n’a jamais considéré le foil comme une solution miracle. Leur approche privilégie une stabilité maîtrisée plutôt qu’un décollage maximal. Sur plusieurs projets, le gain de portance visé reste volontairement limité, souvent entre 20 et 30 % du déplacement total, afin de préserver le contrôle du bateau dans la mer formée.
Ce choix technique se traduit par des bateaux moins spectaculaires visuellement, mais plus constants en vitesse moyenne. En course océanique, la régularité prime sur le pic de performance.
Du prototype à la série
VPLP intervient aussi sur des unités de série à vocation sportive. Cette transition impose des contraintes supplémentaires. Les coûts doivent rester maîtrisés. Les tolérances de construction sont plus larges. L’architecte doit anticiper l’usage réel par des équipages non professionnels.
Cette capacité à passer du prototype extrême au bateau semi-industriel explique en grande partie l’influence durable de VPLP sur le design moderne.
La vision radicale de Guillaume Verdier et l’optimisation extrême
Guillaume Verdier incarne une approche plus tranchée. Son travail repose sur une logique d’optimisation poussée, souvent à la limite des cadres existants.
Une obsession du rapport portance traînée
Chaque appendice dessiné par Verdier vise à maximiser le rapport portance traînée. Les foils qu’il développe génèrent des forces verticales importantes avec des surfaces réduites. Sur certains prototypes, la surface portante est inférieure à 2 m² par foil, tout en supportant plusieurs tonnes de charge dynamique.
Cette réduction de surface limite la traînée à haute vitesse. En contrepartie, les marges de stabilité sont plus faibles. Le pilotage devient plus exigeant.
La gestion des charges dynamiques
À plus de 35 nœuds, les accélérations verticales peuvent dépasser 2 g lors des impacts dans la vague. Verdier intègre ces contraintes dès la phase de conception. Les structures sont dimensionnées pour encaisser des cycles répétés de charges extrêmes, parfois supérieures à 10 000 cycles sur une course transocéanique.
Cette approche a profondément modifié la manière de concevoir les structures composites. Les stratifications sont optimisées localement, avec des variations d’épaisseur sur quelques centimètres.
Une influence qui dépasse la course
Les concepts développés par Verdier se diffusent progressivement vers des yachts performants et des unités semi-custom. Les propriétaires recherchent des bateaux rapides, mais aussi capables de maintenir des vitesses élevées sans fatigue excessive de la structure.
Les choix issus de la course permettent d’atteindre des vitesses de croisière de 18 à 20 nœuds sur des unités de plus de 20 mètres, là où ces chiffres étaient réservés aux bateaux à moteur il y a encore quinze ans.
La méthode scientifique de Juan Kouyoumdjian et la précision des modèles
Juan Kouyoumdjian a introduit une rigueur méthodologique rarement observée auparavant dans le design de voiliers de course. Sa formation d’ingénieur aéronautique se reflète dans ses choix.
Une modélisation fine des écoulements
Kouyoumdjian utilise des simulations numériques avancées pour analyser les flux autour de la coque, du gréement et des appendices. Ces modèles prennent en compte les interactions complexes entre l’eau et l’air.
Les gains sont parfois marginaux sur le papier, de l’ordre de 1 à 2 % de réduction de traînée. Mais à l’échelle d’une course de plusieurs milliers de milles, ces gains se traduisent par plusieurs heures d’avance.
L’exploitation systématique des données en mer
Chaque bateau conçu est instrumenté de manière exhaustive. Les données collectées servent à valider ou corriger les hypothèses de calcul. Cette boucle de rétroaction est essentielle.
Sur certaines campagnes, plus de 500 Go de données sont analysés après une saison complète. Ces informations alimentent directement les designs suivants.
Une approche conservatrice du risque
Contrairement à une idée reçue, la recherche de performance ne signifie pas prise de risque inconsidérée. Kouyoumdjian privilégie des solutions robustes. Les structures sont dimensionnées avec des coefficients de sécurité précis, basés sur des statistiques réelles d’efforts mesurés.
Cette approche explique la fiabilité élevée de ses bateaux sur des courses longues, où l’abandon coûte souvent plus cher qu’un léger déficit de vitesse maximale.
L’impact concret sur les performances et la stabilité
Les choix de ces architectes ont des conséquences mesurables. En course au large, les vitesses moyennes ont augmenté de plus de 40 % en vingt ans. La capacité à maintenir des vitesses élevées dans le mauvais temps s’est nettement améliorée.
La stabilité dynamique est devenue un critère central. Un bateau moderne accepte des angles de gîte plus faibles à vitesse égale, ce qui réduit la fatigue de l’équipage et améliore la fiabilité du matériel.
Sur les yachts performants, ces avancées se traduisent par des traversées plus rapides et plus sûres. Une transatlantique peut aujourd’hui être réalisée en moins de 10 jours sur des unités autrefois considérées comme des croiseurs.
Des choix techniques qui redéfinissent le futur du design
Le travail de VPLP, Verdier et Kouyoumdjian converge vers une même réalité. Le design naval est devenu une discipline d’ingénierie avancée, où chaque décision est mesurée, simulée et validée.
Les tendances à venir confirment cette direction. Foils plus discrets mais plus efficaces. Structures optimisées au plus juste. Intégration croissante de capteurs pour affiner le design en temps réel.
Ces architectes ne dessinent pas seulement des bateaux rapides. Ils redéfinissent les standards de stabilité, de fiabilité et de performance. Leurs choix influencent déjà la plaisance de demain, bien au-delà des circuits de course.
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