Portance & physique des foils

De la portance au décrochage, la physique des foils impose ses lois : surface, profil, incidence, cavitation et stabilité. Explication technique, claire.

En résumé

La portance hydrodynamique d’un foil dépend d’abord de la vitesse, mais elle est pilotée par trois leviers concrets : la géométrie du profil, la surface et l’angle d’incidence. En théorie, la formule ressemble à celle de l’aéronautique : une force de portance proportionnelle à la densité de l’eau, à la surface de référence et au carré de la vitesse, modulée par un coefficient. En pratique, l’eau est plus dense que l’air, les charges montent vite, et la moindre erreur de conception se paie en traînée, en instabilité ou en pertes de contrôle. Un foil performant n’est pas “juste une aile sous l’eau”. C’est un compromis serré entre rendement et tolérance, entre vitesse et sécurité, entre rigidité structurelle et contrôle. Le point critique arrive lorsque l’on dépasse les limites du profil : décrochage, cavitation ou entrée d’air. C’est la physique qui décide, pas le marketing.

La portance d’un foil et la loi qui domine tout

Le point de départ est brutalement simple : plus un foil va vite, plus il porte. La relation est quadratique. À surface et incidence constantes, si la vitesse double, la portance est multipliée par quatre. C’est la raison pour laquelle les foils “s’allument” après un seuil, et semblent parfois inoffensifs en dessous.

La relation de base s’écrit sous une forme très proche de l’aéronautique :
L = 0,5 × ρ × V² × S × Cl.
ρ est la densité de l’eau, V la vitesse, S la surface du foil, et Cl le coefficient de portance (Cl). C’est ce dernier terme qui concentre la réalité de conception : il dépend du profil, de l’incidence, de l’état de surface et du régime d’écoulement. Sur un bateau à foil, l’enjeu n’est pas d’obtenir “un Cl élevé” en laboratoire. L’enjeu est d’obtenir un Cl utile, stable et prévisible dans une mer imparfaite.

Un point mérite d’être dit sans détour : un foil qui porte beaucoup n’est pas forcément un foil efficace. Si la portance augmente au prix d’une explosion de traînée ou d’une instabilité, la performance globale recule. La meilleure conception est souvent celle qui élargit la plage d’utilisation, pas celle qui maximise un pic de portance.

Le profil, l’incidence et le moment où le foil décroche

Un foil est un profil. Son dessin fixe la manière dont l’eau accélère, où la pression chute, et comment la portance se construit. Des familles de profils existent, dont des profil NACA historiques et leurs dérivés modernisés, mais le principe reste le même : une cambrure et une épaisseur optimisées pour générer une différence de pression.

L’angle d’incidence (souvent appelé angle d’attaque) est le réglage le plus sensible. À faible incidence, la portance est modeste, la traînée est contenue, et le comportement est stable. À mesure que l’incidence augmente, la portance monte… jusqu’au point où l’écoulement ne “colle” plus au profil. C’est le décrochage. À partir de là, la portance chute et la traînée grimpe, souvent de façon brutale. Sur l’eau, un décrochage n’est pas qu’une baisse de performance. Il peut provoquer une perte de hauteur de vol, un retour violent de la coque dans l’eau, et une instabilité en chaîne.

La difficulté est que la mer impose des variations permanentes d’incidence. Le foil n’est pas dans un flux parfaitement aligné. Une vague modifie l’assiette, une rafale change la charge, un mouvement de barre déplace le centre de pression. La conception doit donc viser un profil qui reste “sain” quand l’incidence varie, et pas uniquement performant sur un point idéal.

La traînée, l’ennemi invisible qui revient par la fenêtre

La portance n’est jamais gratuite. Elle génère de la traînée, et pas seulement de la friction. Un foil produit aussi de la traînée induite, liée à la production de portance et aux effets de bout (vortex). Plus le foil travaille “fort” (Cl élevé), plus cette traînée induite augmente. C’est une raison majeure pour laquelle un foil surdimensionné peut paradoxalement être plus efficient qu’un petit foil surchargé : le petit foil doit produire la même portance avec un Cl plus élevé, donc plus de pertes induites.

À cela s’ajoutent des traînées très concrètes : les jonctions, les mâts/bras porteurs, les jeux mécaniques, la rugosité de surface et l’encrassement. Un foil “théorique” peut être excellent, puis perdre une partie de son intérêt en conditions réelles si la finition, l’alignement ou l’entretien ne suivent pas. C’est aussi simple que cela.

Le nombre de Reynolds et la raison pour laquelle l’échelle trompe

Beaucoup d’incompréhensions viennent de l’échelle. Un foil en maquette n’est pas automatiquement “le même” en vrai. Le régime d’écoulement dépend du nombre de Reynolds, qui combine vitesse, dimension caractéristique (corde) et viscosité. À faible Reynolds, l’écoulement peut rester laminaire plus longtemps, décrocher différemment, et générer des comportements qui n’existent pas à l’échelle réelle. À grand Reynolds, la transition vers la turbulence change la couche limite, modifie la traînée et parfois retarde certains décrochages, mais peut aussi amplifier d’autres phénomènes.

C’est pour cela que les essais en tunnel hydrodynamique et les campagnes de CFD à Reynolds élevés sont devenus centraux dans le design moderne. Ils ne “remplacent” pas la mer. Ils réduisent juste le risque de découvrir trop tard qu’un foil prometteur sur le papier est instable ou inefficace au mauvais endroit.

La cavitation, la limite physique qui fixe le plafond

La cavitation est le mur le plus dur. Elle survient quand la pression locale chute suffisamment pour faire apparaître de la vapeur d’eau, sous forme de bulles ou de nappes, qui se forment puis s’effondrent. Les effets sont connus : bruit, vibrations, perte de portance, augmentation de traînée, et érosion potentielle des surfaces. Ce n’est pas une option, c’est une conséquence directe d’une charge élevée sur le foil, donc d’un Cl important, donc souvent d’une forte vitesse ou d’une incidence trop agressive.

La cavitation est souvent décrite via un paramètre appelé “nombre de cavitation”. Plus ce nombre est bas, plus le risque augmente. En pratique, cela signifie qu’un foil ne peut pas être dessiné uniquement pour porter et être “glissant”. Il doit aussi contrôler ses minima de pression. Beaucoup de designs modernes cherchent à élargir la “cavitation bucket”, c’est-à-dire la plage où le foil reste performant sans caviter, y compris quand l’incidence varie.

Un point franc : si vous visez des vitesses très élevées, vous ne “vaincrez” pas la cavitation avec de la volonté. Vous la repousserez avec un profil adapté, une charge mieux répartie, parfois un contrôle actif… et vous accepterez un plafond.

portance des foils

La ventilation et le retour d’air qui casse la portance

Moins médiatisée que la cavitation, la ventilation peut être tout aussi destructrice. Elle arrive quand de l’air est aspiré depuis la surface et envahit une partie du foil. L’eau n’adhère plus comme prévu, la portance s’effondre localement, et le comportement devient instable. Les foils proches de la surface, ou les foils perçant la surface, sont particulièrement exposés. Là encore, la conception et l’exploitation comptent : profondeur d’immersion, forme du mât, profils, et gestion des transitions de vol.

Les opérateurs de navettes à foils le savent depuis longtemps : un bateau peut être “excellent” en régime stabilisé, mais difficile ou nerveux dans les phases où les foils interagissent avec une surface agitée. Une bonne architecture est celle qui rend ces phases tolérables.

La stabilité, le contrôle et la raison pour laquelle un bon foil est un système

Le foil ne travaille pas seul. Sur un bateau volant, il faut contrôler la hauteur, l’assiette et souvent le roulis. Dans les architectures modernes, cela peut passer par des réglages mécaniques, des volets (flaps), ou des systèmes hydrauliques et électroniques. Dans l’America’s Cup, par exemple, les systèmes de cant et de contrôle des foils illustrent à quel point la gestion de la portance est devenue une affaire de pilotage fin, pas seulement de forme.

C’est valable aussi sur des unités de transport. Plus on cherche de la vitesse et du confort, plus la stabilité doit être tenue. Et plus la stabilité est tenue, plus on ajoute de capteurs, de lois de contrôle, de redondances et de maintenance. C’est le prix d’un comportement propre. Un foil “simple” peut marcher. Mais il marche dans un cadre plus étroit.

La réalité qui sépare un foil performant d’un foil pénible

Au final, la physique des foils impose une discipline : dimensionner pour éviter de surcharger le profil, accepter une incidence réaliste, et viser une plage d’exploitation. Les erreurs classiques sont connues : foil trop petit (Cl trop haut), foil trop proche de la surface, jonctions mal dessinées, contrôle insuffisant, et structure sous-estimée.

La promesse du foil n’est pas un miracle. C’est une équation. Si vous respectez la portance, la traînée, la cavitation et la stabilité, le gain est spectaculaire. Si vous trichez sur un terme, la mer vous rappelle l’ordre. Et c’est précisément pour cela que la technologie progresse : elle oblige à être honnête, chiffré, et rigoureux.

Retour sur Comprendre les foils.